lundi 21 mars 2016

La Pépière, comme si vous y étiez


Le domaine de la Pépière n'existe pas depuis de multiples générations : Marc Ollivier l'a créé en 1984 autour de la demeure familiale de Maisdon sur Yèvre. Un peu comme André-Michel Bregeon, ce sont les Etats-Unis qui lui ont permis de se développer, car en France, le Muscadet a encore souvent une image de vins de piètre qualité.  

Rémi, Gwénaëlle et Marc (photo domaine)
En 2006, Rémi Branger dont les parent étaient également viticulteurs, s'associe avec Marc. Il amène avec lui les parcelles de Gras Moutons, mais aussi l'envie de travailler en bio qui se concrétise très rapidement.

En 2013, l'arrivée de Gwénaëlle Croix permet d'aller encore vers plus de précision à la vigne, avec des essais en biodynamie qui portent leur fruits et vont se généraliser à l'ensemble du domaine.


Mais Gwen n'est pas qu'une (très) bonne technicienne. La cadette de l'équipe maîtrise parfaitement la communication, que ce soit sur les stands des salons ou dans les visites dans les vignes et les chais. J'ai passé début mars trois heures en sa compagnie qui m'ont permis de mieux appréhender le domaine que je ne connaissais qu'à travers les bouteilles dégustées.


Dès mon arrivée, elle m'a proposé de faire une visite approfondie des parcelles, et de passer aux différents chais afin de déguster les cuvées en cours d'élevage. Oui, parce qu'il y a trois chais : presque tous les élevages se font en cuves souterraines. Or, la place dans le chai originel de la Pépière est limitée. Plutôt que de construire un nouveau bâtiment, l'équipe a préféré occuper des locaux déjà existants qui ne servaient plus.  Tous les raisins sont pressurés à la Pépière. Marc véhicule ensuite les moûts jusqu'à leur cuve respective. Une fois là-bas, il n'en bougeront plus : la mise en bouteilles se fait sur place.


Nous démarrons la visite par la croupe de Gras Moutons. Etant donné que c'est le nom du lieu cadastral, d'autres vignerons peuvent l'utiliser. C'est le cas de la Haute-Févrie, appartenant aussi à une famille Branger (sans lien direct avec Rémi). Nous sommes ici sur du gneiss, traversé par une veine d'amphibolite (une roche verte, connue grâce à  Superman Jo Landron). Il a plu dans la nuit, ce qui explique la présence d'eau. Mais sinon, le sol est plutôt bien drainant. Ceci dit, l'équipe envisage de semer l'hiver prochain une couverture végétale (avoine, pois, féverolle) afin d'améliorer la portance (car problème de ravinement ici et là).

Les vignes les plus jeunes ont une vingtaine d'années, les plus âgées environ 70 ans. Ces dernières sont destinées depuis 2013 à la cuvée Monnières Saint-Fiacre (nouvellement cru communal).

Contrairement à la majorité des producteurs locaux, la Pépière a mis en place trois fils de palissages. Cela permet de retarder le plus possible le premier rognage, d'augmenter la surface foliaire (et donc d'avoir une meilleure maturité).  

N'avoir qu'un fil pose plusieurs soucis : les vignerons doivent démarrer les rognages très tôt et repasser régulièrement. La végétation est stimulée à chaque fois aux dépens des grappes, et la surface foliaire est nettement plus faible. Si on ajoute à cela à des sols désherbés (moins de concurrence), des rendements élevés, on peut comprendre pourquoi on obtient des raisins à peine mûrs, nécessitant une chaptalisation systématique, et donnant des vins proches du décapant.

Gwen me raconte ses derniers millésimes : 2014 était  au départ abominable, et puis fin août et septembre ont été magnifiques, ce qui a permis d'avoir de beaux raisins (et des vins très intéressants qui devraient donner de très belles choses au bout de quelques années de garde). 

2015 aurait dû être l'année parfaite. Et puis fin août, ils ont reçu 80 mm d'eau qui a fait gonfler les raisins. Ce qui est assez surréaliste, c'est que cela a provoqué l'expulsion d'un certain nombre de baies des grappes, du fait de la pression générée par le gonflement. Des vendanges en vert 100 % naturelles ;-)  Ceci dit, le beau temps qui a suivi a permis d'avoir une vendange de qualité.


Nous arrivons à l'ancien chai de Pierre Lebas, désormais à la retraite. Ce qui ne l'empêche pas de passer pour tailler le bout de gras. Toujours intéressant d'avoir la vision des Anciens. Ici sont élevés les crus communaux de Monnière Saint-Fiacre et Gorges. Ce dernier provient d'un échange de parcelle entre la Pépière et le domaine Bregeon. Cela leur permet  d'élargir à moindre frais leur palette de crus, Dans la pratique, c'est un échange de moût, les raisins étant pressurés sur les domaines originels.

Dans leur cahier des charges, les vins portant l'appellation d'un cru communal doit avoir au moins deux ans d'élevage sur lies, mais c'est souvent plus long dans la pratique. 

Si l'on a une idée assez précise du profil d'un vin de Gorges, il est encore trop tôt pour définir celui d'un Monnières Saint-Fiacre (premier millésime : 2013).

Monnières Saint-Fiacre 2014 : Pur, tendu, un peu austère, avec une impressionnante finale, soulignée par une noble amertume (écorce d'agrume). Il basculera vers plus de rondeur et de complexité durant l'été prochain 

Monnières Saint-Fiacre 2015 : nez superbe, déjà flatteur. En bouche, le charme est immédiat, avec une belle tension sans raideur. Assez proche du 2013, en fait. C'est très prometteur.

Le terroir de Gorges est plus froid car nettement est plus argileux, avec des maturités plus tardives. Paradoxalement, les producteurs de ce cru ont tendance à vendanger tôt. Cela explique le côté "acéré" des vins en jeunesse. Par contre, quand ça vieillit, outch... c'est grand !

Gorges 2014 : nez fumé intense. La bouche est vive, saline, iodée, avec une matière ample et ronde, gourmande. Assez proche du Gorges 14 de Bregeon.

Gorges 2015 : on retrouve la tension et la salinité brégeonienne, avec plus de gras, de richesse. Très large au départ, un peu court en finale.

Pour avoir dégusté ce millésime la veille chez Bregeon, la différence est frappante (le sien caillouteux/austère). Il y a deux variantes (principales) pour l'expliquer : la fermentation alcoolique (beaucoup plus rapide en 2015 chez Bregeon) et l'élevage (forme des cuves ?). Enfin, j'aime bien les deux, ceci dit ;-)





Bon allez, il faut repartir, car il y a encore à voir (et à boire). Ce coup-ci, nous faisons une halte au  Clos des Morines. J'ai beau chercher le mur qui l'entoure, je ne le vois. Normal, y en a pas. Ca s'appelle comme ça, épuissétout. Comme nous sommes sur le cru communal Château Thébaud,  on ne verra désormais plus que celui-ci sur l'étiquette dans les prochains millésimes (comme Clisson et Monnières Saint-Fiacre).


Le sol est constitué de granodiorite, qui est une roche magmatique plutonique grenue... comme le Gabro de Gorges. Par contre, elle est plus friable, et les sols sont plus faciles à travailler.


Entre la parcelle et les maisons au loin, il y a une falaise impression creusée par la Maine. Les vignes ci-dessus ne rentreront plus dans Chateau-Thébaud, mais dans le Muscadet "générique".



Ce sont celles-ci qui sont destinées à Château Thébaud. Et c'est vrai qu'elles ont plus de gueule ! Âgées de plus de  60 ans, elles ont une bonne résistance à l'humidité comme à la sécheresse, grâce à leurs racines profondément ancrées dans le sol.


Dans les  années qui viennent, le domaine devrait encore s'enrichir de vieilles vignes de ce type.


En effet, à la Pépière, on préfère racheter des vieilles vignes plutôt que de faire des nouvelles plantations. Il y a  un gros travail pour les remettre en état, mais cela en vaut la peine d'un point de vue qualité. Et cela permet de préserver un  patrimoine qui risquerait de disparaître. Pour les complantations, le domaine utilise des sélections massales prélevées sur ses vieilles vignes, et les font greffer à l'anglaise par un pépiniériste local consciencieux.


Cette fois-ci nous sommes dans l'ancien chai des parents de Rémi Branger. Il ressemble assez au précédent en terme d'austérité. Ici l'on trouve les cuves de Château Thébaud ... et les vins rouges.

Château Thébaud 2015 : c'est mûr, riche, limite gras, et manquant un peu de tension. En fait, il fait sa malo, ce qui n'était pas prévu. Il est ainsi vrai que cette "malo"  bouleverse l'équilibre général. Le résultat final se verra avec le temps. Ca pourrait donner un super vin, même si pas atypique du Muscadet.

Avant de passer au suivant, Gwen rince la "canne" car elle ne veut pas contaminer l'autre millésime avec les bactéries lactiques.

Château Thébaud 2014 :  un vin droit, puissant, d'une grande noblesse. Sobre, mais classe.

Château Thébaud 2012 : moins de fil directeur que 2014 , plus pépère, mais la matière magnifique. Plus dans le style du cru, pour Gwen. Il faut lui laisser du temps. La mise prochaine devrait lui faire du bien (le retendre, entre autres)

Et non, il n'y a pas de Château Thébaud 2013 : la qualité n'était pas jugée suffisante. 


Ces barriques vides vont être prêtées pour les Vertivinies. Elles s'appellent "Reviens"...


Intérieur d'une cuve souterraine


Nous passons aux rouges, particulièrement réussis en 2015.

Cabernet 2015 : moitié cuve / moitié barriques. Pour l'instant, il fait en bouche plus "jus de raisin sans sucre" que vin issu de cabernet. Mais la matière est mûre, juteuse, veloutée. Miam !

Côt 15 : lui fait plus vin, avec une matière bien mûre, bien épicée (on dirait un vin chaud servi froid). Difficile de ne pas songer à Cahors dans une année réussie (2015, par ex).


Et nous voilà au Clos des Briords. C'est la première parcelle que Marc Ollivier a séparée de son Muscadet "ordinaire". Dans les dégustations, elle s'en sortait toujours mieux que les autres


Rien qu'en voyant les pieds, on ne peut que se dire que ça  doit donner des grands vins !



Et pour finir, retour à la Pépière (les bâtiments sont derrière les arbres. Ici, ce sont les plus vieux Cabernets Francs. On y trouve aussi le Côt et le Melon de Bourgogne destiné au Muscadet "ordinaire" (qui ne l'est pas du tout, en fait).


Ici, c'est le vieux bon granit breton, souvent très affleurant (souvent moins de 30 cm de sol, limoneux-sableux qui ne retient pas l'eau). D'où le nom de la Pépière (pépie = avoir soif).


On trouve aussi du quartz blanc...


... et du quartz rose

Retour au chai originel où nous  dégustons les cuvées restantes...

Gras Moutons 2015 : en un mot, d'la bombe ! De la rondeur, de la fraîcheur, de l'éclat, de l'intensité. Et un superbe équilibre. Dès qu'il va sortir (début d'été ?), jetez-vous dessus, car des vins de cette qualité à moins de 10 €, ce n'est même pas censé exister.

Clisson 2014 : là aussi, y a du vin. Plus intense, plus droit, un peu plus austère aussi. Mais il promet d'être un très grand Clisson (j'ai hâte de refaire un match avec Monnières 2014).

Clisson 2015 : plus mûr et plus ouvert, et carrément majestueux. On partirait plus sur un Chablis mûr que sur un Muscadet. Super bouquet final de cette belle matinée !

Il est 13h15. Le Berlingo est chargé. Gwen a une famille à choyer, et moi du vin à aller chercher à la Grange aux Belles. La vie continue, quoi, même si le temps s'est arrêté trois heures durant. Merci pour le superbe accueil !

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